Monsieur le Président de la République,
En ce début d'année 2010, j'ai le plaisir de souhaiter à votre digne personne, les vœux de santé, de bonheur, de réussite et de longévité.
Je saisis cette occasion pour vous adresser personnellement, en ma qualité de citoyenne du Congo-Brazzaville, mes sincères félicitations pour tous les efforts fournis pour le rétablissement de la paix dans notre pays, le Congo-Brazzaville. La main tendue à vos adversaires d'hier, notamment l'accord d'amnistie à monsieur Pascal LISSOUBA et la prise de fonction de Monsieur Frédéric BITSANGOU dit Pasteur NTOUMI, sont des actes significatifs qui témoignent de votre volonté à rétablir la paix de façon définitive, mais aussi à réunir tous les fils et filles du Congo autour de cette ambition louable.
Les propos tenus lors de votre discours d'investiture, m'ont permis de croire à un avenir meilleur pour notre nation. Quant aux grandes ambitions contenues dans votre projet de société « Le Chemin d'Avenir », elles ont fait naître en moi une lueur d'espoir pour le développement du Congo.
Cependant, j'ai pris une douche froide. En effet, en date du 28 décembre 2009, vous avez procédé à l'inauguration officielle, à Brazzaville, de quatre monuments, appelés « monuments du septennat ». Ces monuments ont été élevés sur certaines places publiques de la capitale et évoquent certaines personnalités politiques nationales et la Paix. Il s'agit notamment de la statue de la liberté ; celles du Président Abbé Fulbert Youlou, premier Président du Congo et de monsieur Jacques Opangault, ancien conseiller territorial du Moyen-Congo, ancien Vice-Président du gouvernement du Moyen-Congo et ancien Vice-Présdent de la République du Congo ; enfin la Colombe de la Paix, dressée au Rond-Point Poto-Poto.
Aussitôt, le scénario suivant m'est venu à l'esprit : un jeune étudiant, féru de culture et d'Histoire, décide d'aller visiter tous ces monuments. Levé à quatre heures du matin, il attend en vain que l'eau coule dans son robinet pour pouvoir prendre un bain correct. Finalement, il se résous d'acheter un bidon d'eau de 25 litres qui lui coûtera 100 francs Cfa. Après un bain sommaire, il affronte les difficultés liées aux transports en commun pour se rendre sur chacune des places où sont dressés ces monuments. Il est en admiration malgré tout : les monuments sont beaux et impressionnants. Puis il rentre à la maison où il partage un repas frugal en famille. Le soir, il prend encore un bain sommaire pour économiser l'eau achetée le matin. Le lendemain, il se rend à la Fac, où il suit ses cours, debout sur un tas de briques, ses cahiers posés sur le cadre de la fenêtre, simplement parce qu'il manque des places dans l'Amphi. En un mot, monsieur le Président de la République, la situation de cet étudiant reste inchangée.
Monsieur le Président de la République, il est vrai que ces monuments représentent les miroirs de notre Histoire, et que la Colombe symbolise la Paix qui vous est chère ainsi qu'à tous les Congolais. Il est aussi vrai que ces monuments ont, entre autres, pour enjeu de développer le tourisme dans notre pays. Mais il n'en reste pas moins que le coût total global de l'exécution des travaux de ces quatre monuments, 666 millions de francs Cfa, suscite surprise et indignation. Ceci au point de faire baisser votre cote de popularité.
De plus, là où le bât blesse, c'est que ces monuments ont été réalisés par une société coréenne au grand dam des artisans de talent dont regorge notre pays qui, malgré leur savoir-faire, ont du mal à vivre de leur métier. Il ne s'agit pas du tout de xénophobie, monsieur le Président de la République. Il s'agit, en cette phase de reconstruction, de créer, dans l'exécution de chaque projet, un cercle vertueux permettant à chaque congolais, de quelque couche social qu'il soit, de tirer profit de chaque investissement. Le fonctionnaire, l'entrepreneur, l'artiste, l'artisan, l'ouvrier, le commerçant, la ménagère, l'étudiant, l'élève, l'écolier, chacun devrait constater une amélioration de sa condition dès la mise en route de chacune des actions de votre projet de société.
Je saisis également cette opportunité pour évoquer la situation désespérée des blessés de guerre issus de la société civile. Je pense en particulier à tous ces jeunes, filles comme garçons qui, aujourd'hui, vivent avec un handicap du fait des guerres civiles de 1997-1998. A leurs blessures physiques se sont ajoutés une souffrance et un traumatisme psychologique majeurs. Ces jeunes aspirent à être pris en charge psychologiquement, à être formés, à apprendre un métier pour surmonter leur handicap et retrouver leur place dans la société. Les familles fortement démunies assistent impuissantes à cette tragédie. Il échoit donc aux autorités compétentes la responsabilité de voler au secours de cette jeunesse en détresse. Car demain, ces jeunes seront devenus des adultes complètement dépendants, incapables de s'assumer, et ils représenteront, de ce fait, une lourde charge pour l'État. Mes deux livres à paraitre « Les nouvelles d'Eloïse » et « Le socle en pleurs », sont très éloquents à ce sujet.
Monsieur le Président de la République, l'État étant une continuité, votre statut de Chef de l'État fait de vous un père pour ces jeunes. De ce fait, ils attendent de votre part un signe fort allant dans ce sens. J'ai moi-même été blessée par des éclats d'obus le 11 octobre 1997, lesquels éclats ont causé une double fracture de ma jambe gauche. Depuis, je souffre d'une infirmité physique. En abordant cette question des blessés de guerre issus de la société civile, en évoquant leur souffrance physique et morale, je sais de quoi de parle, monsieur le Président de la République. Il est plus qu'urgent de faire entrer ce problème dans le débat collectif afin de ne laisser personne au bord de la route.
Ne serait-il pas envisageable que la République forge un statut de « pupille de la nation », en vertu duquel les blessés de guerre issus de la société civile auraient droit à la protection morale et à l'aide de l'État ? Il ne s'agit pas d'établir un rapport d'assistanat et déresponsabilisant entre l'État et les personnes concernées. Il s'agit de créer un processus d'accompagnement dans la reconstruction des vies humaines profondément marquées par la guerre civile.
Monsieur le Président de la République, reconstruire une nation, c'est avant tout reconstruire les hommes. Il est ainsi primordial que vous accordiez une attention particulière aux hommes, aux femmes, aux jeunes et aux enfants de ce pays, car ce sont eux qui ont le plus souffert des troubles politiques qui ont secoués notre cher Congo-Brazzaville.
Monsieur le Présidente de la République, cette lettre ouverte n'a nullement pour objectif de remettre en cause, encore moins de fragiliser les acquis de la Paix dans notre pays. Bien au contraire, elle a pour vocation de la consolider et de donner tout son sens à votre projet de société « Le Chemin d'Avenir ». Un « Chemin d'Avenir » tracé pour tous les congolais, surtout pour cette frange de la société qui, malheureusement, a le triste sentiment d'avoir été oubliée.
Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, en l'expression de mes sentiments distingués.
Gilda Rosemonde
MOUTSARA-GAMBOU
21.01.2010